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Audric Mazzietti

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4 min.

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3 novembre 2021

L’urgence écologique est une problématique majeure. Elle est indéniable, elle est massive et elle est tangible. Dans ce contexte, l’accélération de la numérisation du travail par la pandémie actuelle a permis d’amorcer une prise de conscience globale et de lancer un mouvement vers un numérique plus responsable. De cela, on ne peut que se réjouir. Malheureusement, cette prise de conscience a aussi engendré un amalgame, si bien qu’il est aujourd’hui impossible de parler de numérique responsable sans dériver sur l’écologie numérique. Or le numérique responsable n’est pas qu’une affaire d’écologie. C’est tout un écosystème de valeurs qui s’articulent les unes avec les autres dans le but de construire une relation intelligente, durable et équitable DANS et AVEC le numérique.

En effet, le numérique responsable doit aussi être un numérique respectueux de l’Humain. L’impact carbone d’un smartphone est de l’ordre de 95 kg d’équivalent C02, certes, mais il y a peu de chances que cette mesure intéresse les enfants exploités pour extraire les métaux rares qui le constituent. Le respect de l’Humanité n’a malheureusement pas d’équivalent CO2. Le numérique responsable doit aussi se saisir de l’impact de la technologie sur notre système cognitif. Il doit défendre le droit à la déconnexion et combattre l’injonction à l’hyper-connexion. La loi Travail adoptée en juillet 2016, a permis l’inscription du Droit à la Déconnexion dans le Code du travail (Art. L2242-17-°7) mais cette loi souffre d’une lacune majeure. En effet, elle considère que les effets délétères du numérique sur notre système cognitif ne se produisent qu’en dehors du travail alors que nous passons la majeure partie de notre « vie numérique » au travail. Plus qu’un droit à la déconnexion, nous avons besoin d’un droit à la connexion raisonnée. Le burn-out numérique loin de n’être qu’une affaire de porosité de la frontière entre vie privée et vie professionnelle est aussi une affaire de surexposition au numérique, de surcharge attentionnelle et de technologie intrusive (les notifications).

Sur un autre plan, le numérique responsable questionne notre rapport à l’information. Celle que l’on nous donne et celle que l’on nous prend. A ce titre, la protection des données est un enjeu de première importance. Le RGPD fournit un cadre solide à ce travail de fond mais il doit aller plus loin et encadrer par exemple plus strictement, l’utilisation des cookies. Quand on laisse le choix à un utilisateur d’accepter ou non les cookies en lui disant que le service est payant ou inaccessible s’il ne les accepte pas, on ne lui laisse en vérité pas le choix. L’ultimatum est à peine voilé. De ce fait, il faut sensibiliser les internautes au fait que naviguer sur internet ou sur les réseaux sociaux n’est pas gratuit. L’adage est connu, « si c’est gratuit, c’est vous le produit ». Internet a un prix et ce prix se paye en données personnelles. Ces données sont utilisées pour faire consommer plus voire pire, pour manipuler. Que l’on ne s’y trompe pas, quand un réseau social vous propose un « contenu personnalisé », il ne vous montre pas ce que vous voulez voir, mais bien ce qu’il veut vous faire voir.

Avec le temps, les réseaux sociaux sont devenus un formidable vecteur d’information mais aussi une arme de désinformation massive. Bien entendu les fake news ne sont pas nées avec internet. Le général Sun Tzu les utilisait déjà il y a 3000 ans. Elles se répandent par contre plus vite et plus largement. Que dire d’un réseau social qui change le paysage politique en retirant volontairement un de ces acteurs majeurs ? Donald Trump a été banni de Twitter sans qu’aucune procédure ne soit entamée contre lui (p.ex., pour incitation à la haine). Doit-on comprendre qu’un réseau social peut modeler le paysage informationnel selon son bon vouloir ? A partir du moment ou un vecteur d’information diffuse une fausse information ou filtre l’information, il se fait l’arme de la désinformation. Pendant que tout le monde se dispute pour savoir si bannir Trump était une bonne ou une mauvaise idée, c’est notre droit à penser par nous-mêmes qui nous est dérobé. A ce titre, il est urgent de penser une éthique de l’information numérique. Le même problème se pose dans le domaine de l’intelligence artificielle qui, de plus en plus, décide à notre place.

Le numérique responsable, enfin, est un numérique de l’inclusion et de l’accessibilité, qui ne reproduit pas les inégalités et les injonctions de notre société dans le monde numérique. Personne ne doit se retrouver exclu du numérique à cause de son âge, de sa situation géographique, personnelle, professionnelle ou de son sexe. Dans notre pays, en 2021, certains enfants réussissent mieux à l’école non pas parce qu’ils travaillent plus ou parce qu’ils sont plus intelligents, mais simplement parce qu’ils ont une meilleure connexion ou un meilleur ordinateur. De nombreuses personnes âgées sont isolées car aucun accompagnement vers le numérique n’a été pensé pour elles. D’autres personnes sont reléguées au rang de subalternes du numérique simplement parce qu’elles sont des femmes. Enfin, dans notre pays en 2021, certaines personnes sont totalement exclues de leur milieu professionnel parce qu’elles sont malentendantes et que personne n’a pensé à sous-titrer les visioconférences. En effet, l’accessibilité du numérique aux personnes en situation de handicap est aussi une problématique centrale. Aucun de ces enfants, aucune de ces personnes ne doit être laissée de côté.

Le numérique responsable doit donc être ce pont qui relie les deux bords de la fracture numérique, pas un gouffre qui nous sépare. Toutes ces valeurs, le respect de l’Humain, de l’Environnement, l’Inclusion et l’Accessibilité sont interdépendantes si bien qu’agir sur l’une contribuera à agir sur les autres. Penser cet écosystème de valeurs, c’est construire un monde numérique plus intelligent et bâtir une société plus égalitaire. Chacun, chacune d’entre nous à son clic à apporter à l’édifice.

 

Article écrit par Audric Mazzietti, Responsable Digital Learning / Enseignant Chercheur chez ESDES Lyon Business School

MAZZIETTI Audric (2)

 

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