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Audric Mazzietti

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4 min.

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27 janvier 2021

La part des femmes dans l’économie numérique ne cesse de reculer depuis 10 ans. Les femmes sont-elles nulles en sciences informatiques ou la digitalisation du monde serait-elle un miroir des inégalités du monde réel ?

 

 // © ESDES
 


C’est bien connu, les femmes et l’informatique, ça fait deux ! Ironie du sort, le premier bug informatique fut découvert par une femme. Alors qu’elle travaillait sur la programmation du Harvard Mark II (lointain ancêtre de nos ordinateurs), Grace Hopper découvrit une panne informatique causée par… une mite ! ("a bug" en anglais). L’expression demeura bien plus célèbre qu’elle. Bien plus célèbre aussi que Margaret Hamilton, sans qui Apollo 11 n’aurait jamais pu se poser sur la Lune.


Les femmes de plus en plus absentes du numérique

Vous avez remarqué que quand l’informatique était une activité subalterne, les femmes étaient largement représentées, alors que depuis que le numérique est devenu un secteur de premier plan, les femmes s’y font de plus en plus rares ? C’est un fait, l’étude Gender Scan présentée en 2019 par Cédric O, secrétaire d’État chargé du Numérique, révèle des chiffres accablants. Entre 2013 et 2017, le nombre de femmes diplômées dans le secteur du numérique a bondi de 23% en Europe alors qu’il a chuté de 2% en France. Cette diminution s’explique en partie par la chute vertigineuse de la proportion de femmes dans la formation au numérique.



Nous sommes en train de commettre l’erreur de digitaliser les inégalités déjà présentes dans notre société.

 

Depuis plusieurs années, le monde du numérique se développe de façon exponentielle, un mouvement qui s’est accéléré ces derniers mois, avec le recours massif au télétravail et à l’enseignement numérique. Nous façonnons un monde numérique et dans ce monde, les femmes n’ont pas leur place. Nous sommes en train de commettre l’erreur de digitaliser les inégalités déjà présentes dans notre société.


Les stéréotypes de genre toujours d'actualité

Comment en est-on arrivé là ? Tout d’abord avec des stéréotypes de genre, c’est-à-dire des représentations infondées sur les différences entre les hommes et les femmes. Dès l’enfance on apprend aux petites filles qu’elles sont intrinsèquement incapables de faire de la science, une croyance sans fondement qui a de lourdes répercutions sur leur comportement.

Voici un exemple. Dans une étude réalisée par Pascal Huguet et ses collègues (2007), des enfants de 6e et 5e devaient reproduire de mémoire une figure géométrique complexe. Pour la moitié des enfants, la consigne insistait sur le fait que le test évaluait leurs compétences en géométrie alors que pour l’autre moitié la consigne disait évaluer les compétences en dessin. Les résultats ont montré que quand il s’agissait de géométrie, les filles étaient très inférieures aux garçons, alors que quand il s’agissait de dessin, c’était l’inverse.

Ces stéréotypes alimentent des mythes sur la supériorité des garçons et l’infériorité des filles en sciences, auxquels les femmes se retrouvent largement confrontées dans le monde du numérique. C’est pour cette raison qu’alors que le numérique explose dans le monde, les femmes y sont de moins en moins représentées en France (20% en 2009 contre 17% en 2018). A compétences égales, il est encore aujourd’hui plus compliqué pour une femme de progresser dans le monde du numérique, ce qui est paradoxal au regard du rôle fondamental que les femmes ont joué dans le développement de l’informatique.


Insécurité des femmes dans le monde numérique

Le pire dans tout cela est que le sexisme numérique ne touche pas que les femmes qui travaillent dans ce milieu. Non contente de faire comprendre aux femmes qu’elles ne sont pas en sécurité dans le monde réel, notre société s’affaire à leur faire comprendre qu’elles ne le sont pas non plus dans le monde numérique.

Le monde numérique provoque une dilution de la responsabilité individuelle, qui laisse craindre une aggravation de comportements sexistes déjà répandus dans le monde réel.

C’est ce que révèle une étude faite en Angleterre en 2020. Selon cette étude, 30% des femmes interrogées ont été confrontées à au moins une demande à caractère sexiste depuis le recours massif au télétravail. Ces femmes se sont vues demander par leurs supérieurs de "se maquiller plus", de "se coiffer plus" ou de s’habiller "de façon plus sexy" pour faire plaisir aux équipes ou aux clients.

Tout comme la présence dans une foule, le monde numérique provoque une dilution de la responsabilité individuelle, qui laisse craindre non seulement une transposition mais aussi une aggravation de comportements sexistes déjà répandus dans le monde réel. L’étude révèle aussi que peu de femmes ont signalé ces comportements car malheureusement dans ce domaine, les femmes sont toujours aussi peu soutenues.

Construire un numérique responsable

Il s’agit cependant moins de statuer sur la moralité du numérique que d’alerter sur la possible digitalisation des dérives et inégalités de notre société. Par exemple, certaines entreprises ont récemment mis sur le marché une gamme de maquillage virtuel pour visioconférence. Certain.e.s y verront une évolution sympathique de certains filtres déjà disponibles ailleurs (comme sur Instagram), là où d’autres verront un moyen de digitaliser une injonction faite aux femmes sur leur apparence. Ce n’est pas tant l’outil qui inquiète que les dérives que son emploi détourné peut entraîner.

Construisons un numérique respectueux de l’humanité, de l’environnement mais aussi un numérique inclusif.

Que doit-on comprendre de tout cela ? Que le numérique doit être pensé pour ne pas devenir le berceau de la dématérialisation des inégalités sociales. Construisons un "numérique responsable", c’est-à-dire un numérique respectueux de l’humanité, de l’environnement mais aussi un numérique Inclusif, dans lequel chacun.e est libre de s’épanouir. Limons notre cervelle contre celle d’autrui au lieu de poncer nos idéaux contre des stéréotypes rances. Il est hors de question de nous priver de 50% du génie de notre espèce ! Sans ce supplément d’âme il est fort possible que nous finissions comme cette mite écrasée entre les circuits d’un ordinateur.

 


Écrit par Audric Mazzietti, docteur en psychologie cognitive et enseignant-chercheur à l’ESDES Lyon Business School

 

Publié sur Létudiant.fr

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